Préservons la biodiversité culturelle
Depuis les récompenses de Lady Chatterley, de Pascale Ferran, j'entends partout parler du grave problème du formatage des esprits. Ce n'est pas la première fois qu'on annonce la chose, Mondovino, de Jonathan Nossiter le faisait très bien en parlant de la mondialisation du vin et de l'uniformisation du goût. Mais tout comme le réchauffement climatique, j'ai l'impression que c'est un sujet d'actualité qui finira par être étouffé par quelques présidentielles ou législatives.
Pendant qu'il est encore temps, j'en profite pour donner mon opinion.
Je reviens de Bamako, oui Mali, mais que j'ai vu en film, d'Abderrahmane Sissako. Et je me suis pose la question bête de savoir pourquoi on ne retrouve pas ce film dans un multiplexe ou tout le monde pourrait prendre conscience (ne serait-ce que 2h) de la réalité de l'Afrique aujourd'hui. Mais j'oubliais, il y a plus important, comme tirer à 12 000 000 d'exemplaire le dernier Harry Potter. Oui, douze millions. C'est bien tout le monde pourra le lire. Non, tout le monde devra le lire. Non, tout le monde devra l'acheter, à n'importe quel prix, mais tout le monde devra l'avoir. Mais je ne vais pas m'aventurer sur ce sujet littéraire. Ce qui m'intéresse ici, c'est le cinéma.
Il y a quinze ans peut-être je découvrais le cinéma, comme je l'ai précisé dans mon précédent message, par mon père. Les filmographies de Steven Spielberg et de George Lucas avaient déjà bien été entamés, il fallait que je découvre d'autres choses : la nouvelle vague, les années 50, les films muets, par exemple. Bref j'ai eu de la chance, et aujourd'hui, à mon tour, je veux faire découvrir, ou redécouvrir tout ce cinéma dans ce vidéo-club que je m'apprête à ouvrir. Mais je m'inquiète d'une chose : pendant combien de temps encore aurais-je la possibilité de montrer la diversité du cinéma à mes clients ? Son art et son industrie ? Dans une société ou le cinéma devient un commerce, cela va commencer à devenir très dur.
Mon père a eu la chance de poser une question à Jean-luc Godard lors du festival d'Avignon il y a plus 30 ans, faut-il que je dise à mon fils que j'ai lu Luc Besson faire un procès à un journal (Brazil) qui avait dit du mal de lui (et lui demandant 50 000 € de dommages et intérêts) ? Pourtant c'était pas loin de la vérité : « Besson n’est pas un cinéaste, c’est un compileur, une éponge qui restitue à un public sec de rêves et d’aventures le pauvre jus qu’il aura pris la peine d’absorber dans dix autres productions. » Hervé Deplasse.
Les deux films préférés de ma mère étaient Jules et Jim, de François Truffaut, et L'Amour fou, de Jacques Rivette ; faut-il que je dise à ma fille que mon film préféré est sans aucun doute Comme t'y est belle !, de janairienafoutre ?
J'envie encore mon père quand il me parle de films qu'il a vu au Ciné-club de Boulogne-Billancourt. Moi je pourrais toujours dire que j'ai eu la chance de voir Taxi 4 et Arthur et les Minimoys (je ne cite même pas les auteurs, si auteurs il y a) mais ce n'est même pas vrai.
Les cerveaux des ados élevés à la sauce EuropaCorp deviennent creux et mous, et la génération prochaine en pâtira.
Pendant que des familles entières se tassent chaque mois dans des multiplexes à voir tous les mêmes films, à Florac les gens ont deux ou trois fauteuils chacun, viennent chaque semaines, bien qu'on les oblige à voir des films « plus » intelligents, « plus » originaux ou tout simplement « plus » rares (et pour deux fois moins cher). Exception culturelle ? Non. C'est le simple fruit de l'utilisation de son cerveau plutôt que de son portefeuille.
A votre avis pourquoi je parle de Préservation de la biodiversité culturelle cinématographique ? Dans la nature il y a une différence entre un milieu dont la richesse spécifique est de 100 espèces avec 10 individus chacune (information quantitative) et un milieu dont la richesse spécifique est de 10 espèces dont une a plus de 100 individus (information qualitative). Le milieu le plus où la biodiversité est la plus riche est bien sûr celui ou la qualité des sujets prévaut sur la quantité (bien d'autres facteurs rentrent en jeu, mais on va rester simple). On retrouve alors des espèces
indicatrices de bonne qualité de milieu (Le Tetras-Lyre par exemple). Dans le cinéma, les espèces indicatrices de bonne qualité culturelle sont passées en 40 ans de François Truffaut et Albert Hitchcock à Luc Besson et Jerry Bruckheimer. On est passé du savoir-faire artistique au savoir-faire financier.
Vous allez me dire, on a fait la même chose dans la nature en plantant des arbres : mais le clonage (oui, les peupliers d'aujourd'hui sont des clones...), les alignements et autre pratiques monoculturales n'ont fait qu'appauvrir la diversité spécifique de nos forêts. Et en plus on voit ce que ça a donné lors de la tempête de 1999. D'ailleurs si on pouvait avoir la même pour le cinéma, peut-être que le public réagirait enfin plutôt que d'ingurgiter ce qu'on lui impose.
A cheval entre Ecozone et le vidéo-club, je ne cesse de trouver des comparaisons entre mes deux passions pour m'apercevoir de plus en plus vers quelle simplicité et quelles idioties nous nous tournons. J'ai passé 3 ans avec une collègue qui trouvait que Le Cinquième élément et Le baiser mortel du dragon étaient des bons films (et je sais que c'était loin d'être la dernière) ; quand j'ai voulu voir Superman Returns l'an dernier, 15 ados devant moi passaient leur temps à discuter, à aller au toilettes pour rigoler et à s'envoyer des sms via leur PSP ; un film en noir et blanc devient un film chiant, un film de 10 ans devient un vieux film, un film d'animation devient un simple film pour enfant. Bravo la culture.
Je finirais en citant Pascal Mérigeau qui écrit dans Cinéma : autopsie d'un meurtre : « Puisqu'il est établi que nous tous passons nos soirées à lire Heidegger dans le texte, il serait inhumain en effet de nous demander d'utiliser aussi notre cerveau quand nous consentons enfin à nous accorder un moment de détente. Conséquence logique, affirmer aujourd'hui que les âneries dépriment et que l'intelligence rend heureux relève de la provocation. »
Faisons donc un effort pour les générations futures, préservons notre exception culturelle et nos forêts par la même occasion.
10 commentaires:
Cher accro du cinéma, je te suis complètement sur tout ce que tu écris et je vote des deux mains pour que continue à vivre l'entreprise Eldorado à Dijon. Il faut qu'on puisse choisir et voir des trésors africains ou autres au cinéma, il faut continuer à penser et à réfléchir... Plein de voeux pour que ta passion continue aussi, affectueusement
Puisqu'on est dans le domaine des comparaisons... Je tenais juste à dire : si j'aime les longues randonnées, les balades du dimanche après midi reste agréables ;
si j'aime passer des heures à cuisiner de la bonne nourriture, il m'arrive de manger dans des cafèt' ; si j'aime le calme, il m'arrive d'aller en boite...etc.
Il faut de tout pour faire un monde, c'est juste une question de dosage. Et le plus important c'est d'être tolérant. Mais cette discussion nous l'avons déjà eue auparavant, mon cher guillaume.
Ma chère Marion, je ne prétends pas être intolérant au fait que les gens regardent de la merde. Le problème c'est que les gens regardent la merde qu'on leur impose et non qu'on leur propose. Par la matraquage publicitaire et les pressions des chaînes de télévisions, la production met en avant ce qui VA rapporter de l'argent. Le cinéma ne devient plus un art mais un produit. Et tout comme n'importe quelle grande surface, on va mettre en avant des produits en faisant croire que c'est ce qui satisfait la clientèle. Les gens ont le droit de voir des choses simples bien sûr, mais on ne peut pas les interdire d'utiliser leurs cerveaux.
Tout comme on ne t'empêche pas dans ta cafèt' de manger bien et bon (du moins on ne devrait pas)
Tu n'as pas l'impression d'enfoncer une porte ouverte, non ? J'ai l'impression que tu debarques. La position la moins defendable dans ce probleme, c'est bien le snobisme et la defiance. Le divertissement, c'est pas sale, l'art non plus, et l'un n'est pas mieux que l'autre. Il y a du mauvais des deux cotes, et du bon partout. L'important, c'est de cultiver la diversite et l'ouverture d'esprit. Il y a un juste milieu, pour le cinema, les arbres, la litterature, tout. Et l'ironie a la Pascale machin, c'est sterile, et digne des Amis de l'Eldo. Pourquoi cette flambee d'indignation ?
Et un bon produit peut aussi etre un bon film, du bon cinema. Tu le sais tres bien, en plus.
Non je n'ai pas l'impression d'enfoncer une porte ouverte. Soit j'écris mal, soit on ne lit pas vraiment ce que j'écris. je n'ai jamais dis que le divertissement dans le cinéma était un mal. Au contraire. Ce que je dis, et que je ne suis pas le seul à penser, c'est qu'il faudrait qu'on arrête de prendre les gens pour des cons en imposant des films très "commerciaux" au détriment d'autres plus "artistique". Je me répète une troisième fois, on peu proposer un divertissement intelligent plutôt qu'un matraquage promotionnel sur des films sans avenir.
Par contre je ne suis pas d'accord : un bon produit ne peut pas être un bon film, puisqu'un film n'est PAS un produit. Par contre un BON film peut divertir, oui.
J'abonde dans le sens de Guillaume, le divertissement n'est pas du tout péjoratif mais attention à ce qu'on entend par divertissement. Je sens que le débat entre vous trois (avec Benja et Marion) n'est pas nouveau et que vous avez tous vos arguments bien ciselés. Une expérience toute récente, elle date de hier soir : on décide d'aller voir "la cité interdite", quasiment que de très bonnes critiques, notamment insistant sur le côté divertissement et grand spectacle. Bon, après une semaine bien crevante, un film chinois qui se passe au Xème siècle, avec des histoires d'intrigues de cour et d'empoisonnement, ça doit être effectivement divertissant. Eh bien non ! c'est justement parce qu'il n'y avait qu'une débauche de fric, de figurants et d'effets spéciaux (y compris un truquage consistant à faire habilement suer la pour une fois très mauvaise Gong Li) que nous nous sommes fait chier comme rarement ! Grosse déception, pour nous qui devons choisir soigneusement nos films car ils ne restent que deux semaines maximum dans notre ciné de banlieue. Benjamin, comment veux-tu cultiver la diversité quand certains films sortent direct avec 600 copies et d'autres avec une dizaine ?! Depuis que j'habite ici je me rends bien compte que la diversité et la possibilité de choisir, c'est bon pour les très grandes villes !
Merci Amélie !
Effectivement la diversité cinématographique est très importante et peut-être que Benjamin, si je sais qu'il choisit toujours soigneusement les films qu'il VEUT voir et non qu'on lui impose, ne se rend pas compte de l'évolution en "province". Pour répondre encore à benjamin qui pense que je débarque dans le sujet. Non, désolé, comme je l'ai précisé au début de mon texte, c'est un sujet d'actualité : j'ai écouté "La Bande à bonnaud" la semaine dernière puis "le téléphone sonne " qq jours plus tard, et c'est pour cela que je me mettais moi aussi à en parler. On a même parlé du multiplexe de Dijon. Oui parce qu'il me parle des amis de l'Eldo mais ce n'est pas du combat de l'Eldo dont je veux parler, c'est de la perte de diversité dans une ville comme Dijon qui comptait nombre de cinéma variés il y a encore quelques années seulement. La suite dans mon prochain message.
Amelie : j'aurais pu te dire que La Cite Interdite etait un mauvais film. Mais bon !!!
Pour vous deux : ce qui m'enerve, c'est que je suis evidemment d'accord avec tout ce qu'a dit Guillaume. J'aime Michael Bay, mais j'adore aussi Le Nouveau Monde et Les Tontons Flingueurs. Wahou, incroyable ! Heureusement que les deux existent, et bien sur, il faut que ca persiste. Mais franchement, cette position, je sais qu'elle est acquise pour toi, Guillaume. Et tout a coup, paf, tu montes au creneau. J'ai envie de repondre E-VI-DEM-MENT. C'est comme si un gamin de 15 ans me disait : "Le Pen, c'est mal." Je repondrais : "Euh... oui ?" Bref, vive la difference bien sur. mieux vaut 10 Lady Chatterley qu'un seul Bronzes 3, mais malheureusement, dans notre monde cruel, le cinema doit aussi etre remtable pour vivre. Et oui, c'est comme ca.
Allez, encore un pour la route.
Alors pour le fait que je monte au creneau tout d'un coup, c'est uniquement parce que c'est le fait que le sujet est d'actualité et qu'il a été abordé dans plusieurs emissions de radios que j'ai entendu. J'en profitais donc, moi aussi, pour donner mon avis. L'idée était bien sûr d'avoir aussi les avis de mes lecteurs... Et sinon. Ben non, j'ia pas envie d'être fataliste et de me dire que de toute façon c'est comme ça, et que rien ne changera. Si tout seul je ne peux rien changer, j'essaye juste d'inciter à aller voir 10 fois Lady Chatterley plutôt que 1 fois les Bronzés 3, pour montrer que ce que les gens ont envie de voir. Surtout que si tout le monde est allé voir les Bronzés 3, c'ets pour être sûr de savoir à quel point c'était mauvais. Seulement les chiffres sont là, et la suite, on la connaît.
Mais je sais bein que Benjamin est d'accord avec moi.
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